Interview de Denis Boudreau
Pourriez-vous brièvement vous présenter ?
Mon nom est Denis Boudreau et je suis co-responsable de Cybercodeur.net, un carnet Web portant sur les enjeux reliés à la normalisation du Web. Depuis près de trois ans, j'essaie avec plus ou moins de succès de sensibiliser les développeurs Web, mais surtout leurs patrons et leurs clients, aux avantages inhérents de l'application des normes issues du W3C, dont les principes d'accessibilité et le respect de la sémantique. Afin de tenter de créer un momentum au Québec autour de ces normes, j'ai fondé le collectif W3Québec l'année dernière et j'y occupe depuis le rôle de président.
Outre des sites comme OpenWeb, Pompage et Webmaster-Hub, j'ai le privilège de participer à l'élaboration d'[Opquast, le premier référentiel de bonnes pratiques qualité pour les services en ligne (que mes partenaires et moi-même inaugurerons le 27 septembre prochain). D'un point de vue professionnel, je suis consultant, partageant mon temps entre l'architecture d'information, la direction de production, le développement et l'analyse de sites Web.
D'un point de vue professionnel, êtes-vous ce que l'on peut considérer comme freelance ou faites-vous partie d'une entreprise ? Combien d'années d'études faut-il pour pouvoir arriver à obtenir autant de qualification ?
Le moins que l’on puisse dire, c’est que ma situation est particulière puisque je suis à la fois employé (salarié), pigiste (freelance) et entrepreneur. Je conserve actuellement des liens avec une société de développement Web pour laquelle je travaille à titre de salarié occasionnel, mais en même temps, j’offre mes services à certains employeurs passés comme pigiste à raison d’un nombre variable d’heures par semaine. À travers cela, j’en suis à finaliser l’offre de service de ma petite société individuelle, qui se spécialise dans l’analyse de la qualité de sites Web, la formation et la direction de production. Cette société, que je dirigeais à temps perdu depuis 1999, vient tout juste de prendre un nouvel envol en août 2004 alors que j’ai décidé d’y converger la plupart de mes activités professionnelles. Il me reste encore à tout lancer officiellement, mais ce n’est plus qu’une question de semaines.
Quant au nombres d’années d’études pour en arriver à ce point, il n’y a pas de réponses officielles. Dans mon cas, c’est beaucoup plus l’expérience de terrain et les opportunités qui m’ont permise d’acquérir les compétences nécessaires à relever les défis qui se présentent à moi. Toutefois, il est clair que les premières années, mes crédits universitaires (même si étrangers à mon secteur d’activité) m’ont toujours servi à titre d’enrichissement culturel. Dernièrement, avec l’entreprise d’une maîtrise universitaire en communications et médias interactifs, c’est surtout l’œil d’autrui qui a changé pour m’accorder plus de crédibilité, même si concrètement, la formation que je suis ne m’apporte rien de plus techniquement pour accomplir mes activités. C’est surprenant parfois ce qu’un petit bout de papier peut changer dans la perception des gens qui vous entourent. Morale : terminez vos études, ça finit toujours par servir (//rires//) !
En quoi le web vous a-t-il intéressé ?
Pour la petite histoire, mon parcours universitaire me destinait principalement à une carrière en littérature et/ou en rédaction (rédacteur, auteur, dramaturge, scénariste ou dieu sait quoi encore). Depuis toujours, j’ai su que je voulais écrire, scénariser, produire, créer, etc. Seulement, je ne m’étais jamais senti l’inspiration ou la détermination de pousser une de ces disciplines à fond, conscients qu’elles étaient toutes également invitantes à mes yeux. Le multimédia m’a permis très rapidement de satisfaire toutes ces envies, à petite échelle, sans en subir les désagréments : développer des plateformes pour m’exprimer, faire avancer mes idées, réunir des gens, réaliser des productions, des animations, etc. mais toujours sans avoir à faire le moindre compromis quant au contenu ou à la forme.
De par la nature même du Web, j’ai senti que je pouvais devenir auteur, rédacteur, scénariste, réalisateur ou encore, producteur et ainsi me créer de toutes pièces. C’est d’ailleurs ce qui est arrivé avec Cybercodeur ; d’une simple liste de favoris, ce site est devenu un carnet Web ou je lançais quelques pistes de réflexions et par la suite, dans une certaine mesure, un site reconnu pour la promotion des normes du W3C. C’est donc cet aspect un peu chaotique du Web ou tout est permis qui m’a immédiatement intéressé. Par la suite, à tous les niveaux, ce ne fut qu’un tourbillon d’opportunités plus excitantes les unes que les autres.
Pensez-vous que le site que vous maintenez (Cybercodeur.net) apporte un réel appui lorsqu'il s'agit de sensibiliser ? En quoi avez-vous pu constater son utilité ?
Avec toute l’énergie que Bleizig et moi investissons dans ce projet, j’espère que le site fait au moins une petite différence au niveau de l’évangélisation des bonnes pratiques de développement Web ! À la lumière des commentaires positifs nous étant envoyés régulièrement, j’ai lieu de croire que oui. Je suis toutefois sous l’impression que cybercodeur.net ne figure pas du tout au nombre des sites réellement importants dans la blogosphère, du moins d’un point de vue technique. Qui plus est, seulement dans la dernière année, une armée de nouveaux bloggueurs drôlement intéressants sont venus gonfler les rangs des promoteurs des normes et de l’accessibilité, tout en sachant injecter du sang neuf et de nouvelles idées au discours déjà vieillissant des évangélistes de première vague.
En fait, si je devais identifier ce sur quoi l’intérêt de cybercodeur.net repose (chose difficile à faire compte tenu que je ne me lis pas avec le même œil), ce serait plutôt sur les prises de positions, les remises en question naïves et les réflexions de fond, portées sur les enjeux et les technologies reliées au monde du Web. Ce sont ces interventions, mises en mot selon le point de vue d’individus évoluant à travers cette industrie au jour le jour qui révèlent le véritable intérêt du site…
Vous parlez souvent d' « avantages des normes », quels en sont les principaux et en quoi une entreprise doit-elle porter un intérêt particulier à leur utilisation ?
Quiconque dirige une entreprise ayant des visées de performance et de rentabilité sur le Web se doit de comprendre d’emblée que la promesse de succès passe d’abord et avant tout par des stratégies éprouvées de mises en marché, basées (entre autres choses) sur des méthodes de conception conformes à des normes ouvertes et évolutives telles que celles édictées par le W3C. Google nous démontre que la question des avantages des normes est de mieux en mieux documentée d’un point de vue technique, mais le discours collectif est encore immature et trop orienté vers des publics conquis d’avance, vers des communautés souvent fermées et inaccessibles à la moyenne des ours. Rarissimes sont les documents efficacement destinés aux décideurs, dans un langage capable de les interpeller. À mon sens, c’est ce qui expliquerait la faiblesse actuelle de l’engouement de la part des preneurs de décisions. Comme la documentation existe abondamment pour convaincre le codeur, il faut dorénavant intervenir en amont pour éduquer les décideurs. Il faut parvenir à transcender notre langage technique pour traduire, dans les mots de ceux-ci, toute la portée de notre discours.
Parmi les avantages les plus alléchants, notons simplement les promesses d’économies en temps et argent pour la maintenance et l’exploitation du site, une plus grande disponibilité des contenus pour le public, une flexibilité accrue dans la gestion quotidienne, une optimisation significative des temps de téléchargements des pages, une meilleure visibilité dans les moteurs de recherche, etc. Si ces décideurs sont de plus en plus conscients qu’il est possible pour eux d’exiger des sites Web durables par opposition aux sites Web jetables que les agences leur ont jusqu’à ce jour vendu, ils ne disposent toujours pas d’outils fiables pour les aider à discuter d’égal à égal avec leurs fournisseurs. C’est justement le défi qu’une association comme W3Québec entend relever ; outiller les décideurs afin de les aider à faire des choix plus éclairés, tout en apprenant à communiquer d’égal à égal avec les armées de technologues.
L'association que vous maintenez, quelles sont ses perspectives d'avenir ? A-t-elle quelques influences directes ou indirectes sur d'éventuels choix du W3C ? ?
Compte tenu de sa mission première qui est de promouvoir la qualité du développement Web dans l’industrie, les perspectives d’avenir de W3Québec sont excellentes, puisque le marché québécois est en train d’atteindre un premier degré de maturité. Les décideurs s’éveillent tranquillement à une volonté de mesurer concrètement la qualité des services qui leur sont offerts par les divers acteurs de l’industrie. De plus en plus conscients que l’industrie du Web, contrairement à celles du cinéma, de la télévision ou de la radio ne repose concrètement sur aucune norme à proprement parler, les décideurs exercent une pression de plus en plus tangible pour que soit appliqués des standards visant à corriger et prévenir les abus dont ils sont souvent victimes.
En ce sens, nos activités et celles du W3C sont intrinsèquement liées, mais pour le moment, là s’arrêtent toutes relations. Outre le fait de compter parmi nos rangs un employé du Consortium en la personne de Karl Dubost et de prévoir dans un plan quinquennal l’inauguration d’un centre de formation couplé d’un premier bureau officiel du W3C au Québec, W3Québec n’entretient aucune relation privilégiée avec le W3C, pas plus qu’elle ne joue un rôle d’influence auprès des décisions prises par celui-ci.
Opquast a déjà été mentionné dans l'une de vos publications sur Cybercodeur. Quels sont vos souhaits personnels concernant l'évolution et l'utilisation de ce site ?
J’ai le privilège d’avoir été approché pour faire partie de l’équipe qui est à mettre sur pied le projet Opquast, qui se veut un référentiel de quelques 200+ bonnes pratiques documentées en matière de conception de sites Web. Allant du respect des normes aux principes d’ergonomie cognitive, en passant par les rouages du commerce électronique et la saine gestion des hyperliens, ce projet est voué à rapidement devenir une référence en la matière puisqu’à ma connaissance, il ne lui existe aucun égal. Je crois honnêtement qu’Opquast sera à 2004 ce que OpenWeb aura été à 2003 ; un point tournant fondamental dans la quête de la gestion de la qualité sur le Web, le couteau suisse de la qualité sur Internet que tous les webmestres voudront traîner dans leur poche. Difficile pour le moment de formuler un souhait précis quant à l’évolution ou l’utilisation du projet, si ce n’est qu’il continue d’avoir si bonne presse (malgré sa nature temporairement imparfaite), le lancement officiel n’étant prévu que pour le 27 septembre prochain. C’est bien évidemment un projet à suivre et à adopter, que je n’hésiterais pas à qualifier comme étant le projet le plus stimulant de ma carrière. Je lui souhaite évidemment longue vie, et tout le succès qu’il mérite.
Vous parlez beaucoup de vos projets actuels : participation active chez Webmaster-hub, Pompage, Openweb, Cybercodeur ... Mais quel était votre premier projet ? Votre première création ou votre première participation sur la toile ? Et depuis quand connaissez-vous et avez-vous accès au Net ?
Comme la plupart des concepteurs Web, c’est avec une certaine dose de gratitude pleinement assumée que je remercie les services d’hébergements gratuits qui existaient dans les années 90 de ne pas avoir survécu au tournant du millénaire et d’avoir entraîné dans leur descente aux enfers les sites qu’ils hébergeaient sur leurs serveurs (du moins les miens). Ainsi, en 2004, il ne reste heureusement presque plus aucune trace de ses sites sur le Web qui, évidemment, brillaient par la non qualité de leur production. Comme la plupart des gens qui cherchent un prétexte pour aligner leurs premières balises HTML, mes premiers sites furent dirigés vers mes intérêts de l’époque. Dans mon cas, ces sites portèrent sur les arts martiaux et la littérature française.
Je me rappelle encore apprendre à faire des recherches avec Yahoo à l’époque pour nourrir mes contenus et créer mes premières pages Web. Ma première rencontre avec le Web fut déterminante ; nous étions en fin 1997, l’année ou j’ai réellement découvert les ordinateurs… parce que contrairement à ce qui semble être une perception répandue (et qui m’amuse toujours beaucoup), je ne suis pas du tout un expert en informatique ayant codé ses premiers programmes à 6 ans. Si je devais me qualifier, je parlerais plus d’un autodidacte qui a toujours limité ses apprentissages aux choses qui l’intéressaient particulièrement (ce qui implique un profil forcément imparfait).
Tout en restant dans le sujet des sites, que pensez-vous des sites à la chaîne (réalisés sur des sites de services) ? Pensez-vous qu'une telle banalisation puisse nuire aux actions menées par le W3C et votre propre collectif ?
Si je crois aux vertus de l’automatisation dans un projet Web pour éliminer les actions répétitives et coûteuses en temps, je ne crois pas encore entièrement aux sites produits à la chaîne tels que vous l’entendez. D’une part, je reconnais leur importance indéniable, puisqu’ils permettent à des millions d’utilisateurs de s’exprimer sur le Web sans avoir à traverser un processus d’apprentissage difficile. En ce sens, ils sont essentiels à la prolifération des idées. Mais d’autre part, je condamne le désintéressement des producteurs de ces outils à offrir à ces mêmes utilisateurs des produits de qualité, capables d’assurer une portabilité, une interopérabilité et une accessibilité exemplaire de leurs productions. J’espère que nous verrons rapidement le jour ou ces outils s’affaireront à produire du contenu conformément structuré, parce qu’il est clair qu’ils sont de plus en plus populaires…
À mon sens, si la responsabilité de voir à ces préoccupations revient à tout le monde, il n’en demeure pas moins qu’elle repose essentiellement sur les épaules de ceux qui ont la prétention d’offrir des outils professionnels de publication pour les gens non techniques. Les utilisateurs de ces outils sont, pour la plupart, désintéressés par la technique ; les outils qu’ils utilisent devraient donc se charger de ces préoccupations en leur nom. D’ailleurs, là repose tout l’intérêt de militer pour le respect des standards Web : afin de faire en sorte qu’un jour, plus personne n’ait besoin d’en entendre parler puisqu’ils seront intrinsèquement liés à tous les documents publiés sur le Web, comme c’est la cas pour tous les films produits par l’industrie du cinéma.
Vous parlez de l' « analyse de site web », quels en sont les principaux éléments ?
Comme je collabore étroitement avec des spécialistes de la gestion de la qualité sur une base quotidienne, je me penche principalement sur les aspects techniques reliés aux sites Web : qualité du code, respect des normes, principes d’accessibilité, optimisation des documents, visibilité dans les moteurs de recherche, application de bonnes pratiques, etc. Dans le cadre de ces analyses, j’évalue ces différents points selon des grilles et des outils précis, afin d’établir des diagnostics sur l’état de qualité des sites Web évalués. Contrairement à la plupart des services du même ordre qui se contentent de mesurer certains indices d’efficacité basés sur la performance en surface (utilisabilité ou ergonomie des interfaces par exemple), je m’efforce de dépasser ce qu’un utilisateur peut voir pour m’intéresser à ce qu’un utilisateur peut vivre. Ainsi, en me permettant de pousser mes analyses jusque sous le capot des sites Web, celles-ci permettent de dresser des diagnostics de santé beaucoup plus complexes et complets que de simples analyses ergonomiques. Une fois ces constats dressés, il devient possible d’intervenir auprès des décideurs pour les aider à mettre en place des stratégies efficaces visant à rectifier les problématiques avec lesquelles ils sont aux prises.
Ne connaissant pas « l'architecture d'information », pourriez-vous nous en dire d'avantage ?
L’architecture d’information est un domaine crucial du développement Web et curieusement, c’est probablement un des domaines les plus méconnus et les moins populaires de notre industrie. En effet, les tâches de l’architecte sont souvent réparties avec plus ou moins d’efficacité entre le chargé de projet et les membres de son équipe. Concrètement, la pratique consiste à organiser et structurer les contenus d’un site Web pour optimiser la teneur du message qui permettra de bien cibler le public auquel le site s’adresse ; combien de sections le site comportera t-il, quels en seront les libellés et les contenus, quel sera le niveau de langage utilisé, comment sera organisée l’arborescence, que retrouvera t-on dans la navigation, y aura t-il différents niveaux de navigation, si oui, comment seront-ils organisés, etc.
C’est sur les épaules de l’architecte d’information que repose bien souvent la charge de scénariser les sites Web, de planifier l’interaction entre l’interface et l’utilisateur, d’élaborer les procédures transactionnelles, de rédiger les storyboards, d’évaluer le degré d’ergonomie et de convivialité ainsi que plusieurs autres tâches connexes permettant d’élaborer les cahiers de charge qui renseigneront les équipes de développement lors de la réalisation de leur travail et ce, toujours d’un point de vue conceptuel. À la jonction entre le designer, l’intégrateur et le programmeur, l’architecte d’information est celui qui, de mon point de vue, tient les ficelles et permet aux projets de réellement prendre forme.
Une dernière déclaration ?
En fait, pour le verbomoteur que je suis, il y aurait énormément de choses à ajouter, en commençant par discuter plus en détails de l'évolution des projets W3Québec et Opquast ! (rires)
Mais par respect pour tous ces patrons qui perdent présentement une fortune alors que leurs employés lisent ces lignes, je me contenterai de remercier la dynamique équipe de JustBreathe de m'avoir donné la chance de m'exprimer sur certains des points composant cette entrevue. Bien que je sois habitué à livrer mes opinions sur C², il est plutôt rare que ma motivation à m'exprimer soit générée de l'extérieur... D'ailleurs, les réflexions amorcées dans cette entrevue se poursuivront inévitablement sur cybercodeur.net alors si des lecteurs souhaitent réagir à mes propos, ils sauront où me trouver !



